Lecture

Nous sommes dans le petit Casino de Balbec. Une jeune fille s’est mise au piano. Andrée a demandé à Albertine de danser avec elle. Le narrateur fait remarquer au docteur Cottard, qui l’accompagne, « comme elles dansent bien ». « Du point de vue spécial du médecin », ce dernier casse froidement le charme de la scène. « Oui, mais les parents sont bien imprudents qui laissent leurs filles prendre de pareilles habitudes. » Puis il ajoute, montrant Albertine et Andrée qui valsent lentement, serrées l’une contre l’autre : « Tenez, regardez, j’ai oublié mon lorgnon et je ne vois pas bien, mais elles sont certainement au comble de la jouissance. On ne sait pas assez que c’est surtout par les seins que les femmes l’éprouvent. Et, voyez, les leurs se touchent complètement. » C’est pour le narrateur le début d’une longue et douloureuse interrogation sur le goût d’Albertine et sur son attirance pour les personnes de son sexe.

Proust, Sodome et Gomorrhe

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Relecture

Les grandes épreuves de l’esprit, un texte de Michaux qui m’avait fait beaucoup d’effet et auquel j’ai souvent repensé. En pleine descente de trip à la mescaline, Michaux essaie de noter ce qui vient de lui arriver et de conserver des traces écrites des changements qui se produisirent en lui. Il vient, sous l’effet de la drogue, d’entrevoir ce qui d’ordinaire doit rester nécessairement dissimulé à la conscience : le fonctionnement vertigineusement rapide de ce qu’il appelle « le penser ». Idées qui se succèdent à une vitesse si fulgurante que les phrases restent sur place, incomplètes, inopérantes, mises au rebût à peine amorcées. Michaux se branche sur le crépitement électrique des neurones emportés par leur folle énergie. Au moment où il écrit, le ralentissement est amorcé et le retour (la « chute », tient-il à préciser) dans le confortable langage articulé a déjà commencé. Pouvoir à nouveau articuler un raisonnement, quelle beauté et surtout quel soulagement ! Oui, le langage est un formidable instrument de contrôle et de connaissance. Mais comme les illuminations provoquées par la drogue, la pensée rationnelle a également ses limites. « Danger de la préférence excessive accordée à la pensée communicable (…) au détriment de la pensée profonde et continuant en profondeur» ; « danger surtout de l’excès de maîtrise, de la trop grande utilisation du pouvoir directeur de la pensée qui fait la bêtise particulière des « grands cerveaux studieux », qui ne connaissent plus que le penser dirigé (volontaire, objectif, calculateur), et le savoir, négligeant de laisser de l’intelligence en liberté, et de rester en contact avec l’inconscient, l’inconnu, le mystère. »

Henri Michaux, « Les grandes épreuves de l’esprit et les innombrables petites » (1966), Œuvres complètes III,

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Rions un peu

Source : newyorkercartoon

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Vu

La Vallée des plaisirs (Beyond the Valley of the Dolls), Russ Meyer (1970)

Éviter les informations ne suffit pas. Il est également important de bien choisir ses films. Celui-ci coche toutes les cases (selon l’horrible expression en vigueur) : légèrement cynique, humoristiquement subversif, faussement débile et cependant esthétiquement plaisant. Avec ce film qui se voulait grand public, Russ Meyer s’amuse à détourner le message du cinéma éducatif destiné à prévenir parents et adolescents des dangers qui les guettent (sexe, drogue, rock n’ roll…). Pour contourner la censure, Meyer utilise un montage cut et des inserts éclairs à chaque fois que des images de gros seins ou de têtes coupées apparaissent à l’écran, ce qui donne au film un côté expérimental qui va bien avec l’ambiance psychédélique. J’en sors avec une grande envie de voir d’autres réalisations du réalisateur.

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L’art du portrait

Kafka par Robert Crumb, 2013
Le même Brod cité dans : Klaus Wagenbach, Kafka, écrivains de toujours/Seuil
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Sunday song

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L’art de la reprise

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In dream

« You might have to pinch yourself, but no, you’re not dreaming », peut-on lire sur le site Doom & Gloom From The Tomb où j’ai découvert l’existence de cette vidéo. Comme une apparition improbable, Karen Dalton en concert, et pas dans un bar enfumé pour cinq ivrognes égarés mais au Festival de Montreux en 71 devant un public nombreux, attentif, sous le charme de cette voix de sirène fatiguée et il y a de quoi.

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Vu

Manchester by the Sea, Kenneth Lonergan (2016)

Du cinéma au ras du sol avec des « vrais gens », à priori ce n’est pas trop mon truc. Lee débouche des chiottes dans une résidence. Il est bougon, pas très causant avec les femmes. On devine qu’il a un « vécu » difficile. Il apprend par là-dessus que son frère vient de mourir et qu’il va devoir s’occuper de son neveu, Patrick, dont il est devenu le tuteur. Il essaie de se défiler mais pas moyen d’y échapper. Ce n’est pas facile pour lui. Le film alterne des scènes de vie quotidienne où apparaissent les difficultés de la relation et des images de la petite ville déserte sous la neige. C’est plein de symboles. Le personnage est assez intéressant, muré dans le silence, cherchant la bagarre dans les bars. Il est crédible. Je veux dire, on a tous croisé des types comme ça dans la « vraie vie ». Les acteurs jouent bien, c’est filmé avec du feeling. A la limite, le coup du drame en flashback est superflu ; ce n’était pas la peine d’en rajouter. Un travail sans intérêt, une vie de famille qui a tourné au fiasco, une ex pénible, c’était largement suffisant. On salue au passage l’absence de happy end qui aurait pu en faire un « feel good movie » de plus en hommage à la résilience (rires).

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Lecture

Dès la première page du Kafka paru dans la fameuse collection « écrivains de toujours », on tombe sur la citation qui se promène un peu partout, celle au sujet du livre qui doit être « la hache qui brise la mer gelée en nous ». L’image est belle mais je ne l’avais jamais vraiment comprise. Je me demandais si Kafka concoctait ses récits avec ce projet en tête. En fait, non. Je viens de découvrir qu’il s’agit de propos écrits par le jeune Kafka qui n’a pas encore écrit les nouvelles et les romans que nous connaissons (il n’a pas encore vingt ans). Il s’adresse dans une lettre à un camarade pour parler de ses lectures. « Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crane, à quoi bon le lire ? », écrit Kafka pour exprimer son désaccord avec son ami qui, lui, attend de ses lectures qu’elles le rendent « heureux ». On devine que cette étrange idée a dû irriter le futur auteur du Procès et de la Métamorphose.

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