Relecture

Dans le domaine de la pensée également, nous avons beaucoup perdu. Deleuze, comme Foucault, Barthes ou Lyotard, étaient des activistes et des artistes de la pensée avant d’être des mandarins installés dans un statut de philosophe plus ou moins officiel. Maintenant, nous devons supporter des pantins ridicules dont la pauvreté intellectuelle nous afflige. Quelle déliquescence, quel effondrement – comme diraient les militaires putschistes qui partagent probablement les idées réactionnaires de nos philosophes médiatiques*. Dans ce contexte, la relecture du livre de Deleuze fait énormément de bien aux neurones comme au moral.

Pas besoin d’avoir lu toute la Recherche pour apprécier les théories de Deleuze mais si c’est le cas, on peut mesurer qu’il ne s’agit pas d’idées abstraites plaquées sur une œuvre d’art. C’est même l’inverse. Deleuze met la tradition de la philosophie rationnelle et analytique à l’épreuve des intuitions de l’écrivain et l’expérience s’avère fructueuse. Ceux qui connaissent bien l’œuvre du philosophe peuvent voir apparaitre ici plusieurs thèmes qui seront repris et approfondis par la suite. Deleuze créait. Il renversait les croyances établies et repoussait joyeusement les poncifs ; c’est la grande différence avec nos réactionnaires amers qui ne visent qu’à maintenir l’ordre existant. Ici, les idées sont abondantes, un vrai feu d’artifices de l’esprit, et il serait ridicule de prétendre en faire l’inventaire. En voici juste quelques unes que nous avons trouvées particulièrement frappantes par leur originalité et leur caractère stimulant.

Pour Deleuze, la Recherche est avant tout un roman d’initiation. Or, toute initiation passe par les signes, par leur identification et leur interprétation. Deleuze distingue différentes sortes de signes dans le roman : les signes mondains (qui sont des signes vides), les signes de l’amour (dans lesquels l’amoureux croit détecter des mensonges), les signes naturels (les objets déclencheurs de souvenirs involontaires, premier pas vers l’art) ; enfin, au sommet de ce récit initiatique, Proust place les signes de l’art, les seuls qui par leur caractère immatériel et spiritualisé peuvent donner pleinement accès à l’essence des choses et du monde).

On retiendra, dans la conclusion, cette phrase qui concentre une partie importante de l’enseignement que Deleuze a tiré de l’œuvre de Proust : « Nous avons tort de croire aux faits, il n’y a que des signes. Nous avons tort de croire à la vérité, il n’y a que des interprétations. »

  • A lire sur ce sujet « Intellectuels médiatiques et penseurs de l’ombre » du défunt Jacques Bouveresse paru dans Le Monde diplomatique

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2 commentaires pour Relecture

  1. Anonyme dit :

    Entre les penseurs d’hier et ceux d’aujourd’hui, les faits sont là : il y a le Journal de Jane

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