Un peu de poésie

A LA MÉMOIRE DE FEDIA DOBROVOLSKI

Nous continuons à vivre,

Nous lisons nos vers,

Nous contemplons les étoiles

sur la couverture des magazines,

nous épions nos amis

lorsqu’ils reviennent à travers la ville

dans le tramway tremblant et gelé,

Nous continuons à vivre.

Parfois nous apercevons les arbres

qui

de leurs mains noires et nues

portent le fardeau sans fin du ciel

ou se rompent sous le poids des astres

et se perdent la nuit sur la terre des rêves.

Nous apercevons les arbres

renversés sur le sol,

nous continuons à vivre.

Et nous, avec qui tu parlas si souvent

de la peinture contemporaine,

Et nous avec qui tu bus

de la bière

au coin de la Nevski,

nous ne parlons guère de toi,

et lorsque nous pensons à toi

nous commençons à nous plaindre,

à plaindre nos dos voûtés

notre cour qui trébuche

et bafouille

dans la cage thoracique

dès le troisième étage,

et nous voyons le jour

où ce cœur va s’affoler

et l’un d’entre nous alors

ira s’étendre à huit kilomètres

à l’occident de ton corps,

laissant tomber ses livres

sur le trottoir d’asphalte sale

et de son dernier regard il verra

le mur fortuit d’une maison de pierre

les visages inquiets du hasard

un flocon de ciel,

pendu aux fils électriques,

de ce ciel

qui s’adosse aux arbres

et que nous apercevons parfois…

Joseph Brodsky

Traduit par Jean-Jacques Marie (Éditions du seuil)

A propos de Brodsky : « dissident classique » de Leningrad, rejette la propagande soviétique dès son plus jeune âge, quitte l’école à 15 ans, se met à la poésie. Connu à 21 ans dans le monde de la poésie de Leningrad, protégé par la poétesse Akhmatova. Police secrète et psychiatres pourris. Accusé de « parasitisme militant » en 1964. Le juge qui le condamne décrète qu’il n’est pas poète. Condamné à 5 ans de travaux forcés dans un camp, expulsé d’URSS en 1972, obtient le prix Nobel de littérature en 1987. Heart disease in New York City on January 28, 1996.

Le détail de ses aventures, dialogue remarquable entre le Rebellious Poet et son juge et d’autres poèmes ici.

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