Un peu d’histoire

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Al-Kooper-bob-dylanNashville, il y a pile 50 ans. Pendant les sessions de Blonde On Blonde, Dylan est enfermé avec Al Kooper dans la chambre d’hôtel où un piano a été installé. La mission de Kooper : capter la structure des titres en gestation et passer régulièrement au studio pour expliquer les bases des morceaux aux musiciens mis à rude épreuve.

“Depuis qu’on faisait ce boulot, on n’avait jamais vu ça : un mec qui se pointe au studio sans que ses chansons soient totalement prêtes.” Cette réaction fut celle du guitariste Wayne Moss quand il apprit qu’il allait devoir jouer sans partition, et en grande partie improviser. Pour lui comme pour les autres musiciens patentés, un disque, c’était alors forcément l’aboutissement d’un minutieux travail préparatoire, n’ayant absolument rien à voir avec un happening pour hippies débraillés de la Côte Ouest. Le premier morceau à être ainsi abordé s’appelle “Sad Eyed Lady of the Lowlands”. Ses grandes lignes sont présentées par Dylan en début d’après-midi. Mais très vite, il explique aux musiciens qu’ils peuvent aller faire un break, qu’il les rappellera un peu plus tard, lorsque les paroles seront terminées. La pause va, en fait, être très longue, puisque c’est en pleine nuit, vers 3 heures du matin, que le groupe est rassemblé à nouveau. Les instructions alors données sont plutôt simples : “Quand je joue ce passage à l’harmonica, on passe du couplet au refrain, quand je joue ces notes-là, on revient au point de départ.” Une structure facile à intégrer et à comprendre. Mais ce que ne savent pas encore ceux qui vont rigoureusement s’y conformer, c’est que “Sad Eyed Lady of the Lowlands” va durer plus de onze minutes. Du jamais vu (ni entendu) à Nashville, là où l’on usine habituellement des chansons “normales” qui dépassent rarement les quatre minutes. En fait, les personnes présentes seront impressionnées par le tour de force accompli, par l’intensité de l’instant et par la détermination et l’aplomb du singulier artiste qui souffle si bizarrement dans son harmonica. “Dans notre vie, on n’avait jamais entendu un truc pareil. Un moment, j’ai joué avec une seule baguette, car j’étais en train de regarder ma montre”, confiera par exemple le batteur Kenny Buttrey, estomaqué par le côté performance de l’enregistrement et par le résultat obtenu. “Aucun mot ne peut résumer la beauté contenue dans les paroles ‘Sad Eyed Lady of the Lowlands”, résumera-t-il aussi. À partir de ce tour de force, Dylan gagnera le respect de tous : hurluberlu aux attitudes et aux manières de faire singulières certes, mais aussi personnalité sans égale qui en impose et s’impose d’une façon peu commune. Et quand les autres chansons des séances de février seront enregistrées – six en tout, dont “Stuck Inside of Mobile With the Memphis Blues Again”, autre saga à remous instrumentaux et textuels –, le “wild mercury sound” sera l’affaire de toutes les personnes présentes dans le studio et n’aura rien d’un banal boulot de cachetonneurs qui paient les traites de leur piscine ou de leur dernière grosse bagnole.

Lu dans le numéro de mai de Rolling Stone édition française.

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3 commentaires pour Un peu d’histoire

  1. Anonyme dit :

    je me demande si « musiciens patentés » est traduction vôtre 😉

    • journaldejane dit :

      Je décline toute responsabilité : il s’agit de la traduction publiée dans l’édition française de la revue Rolling Stone. J’ai également remarqué quelques termes un peu martiens.

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