Leys, Orwell, Michéa, Lordon et la common decency

Leys4Au mois d’août, au moment de l’annonce de la disparition de Simon Leys, je venais juste de lire avec un très grand plaisir deux de ses ouvrages : Le bonheur des petits poissons : Lettres des Antipodes et Le Studio de l’inutilité. Deux recueils d’articles brillants et érudits dont je ne saurais trop recommander la lecture. J’ai donc abordé avec intérêt l’entretien dans lequel Jean-Claude Michéa rend hommage au « plus grand essayiste de langue française de ces cinquante dernières années ». Michéa revendique comme influence majeure la pensée d’Orwell, qu’il a découverte grâce à Leys. C’est ici qu’intervient la notion de common decency , une idée orwellienne séduisante au premier abord qui consiste à valoriser les vertus morales et intellectuelles présumées des «gens ordinaires» tout en se méfiant des errements de « l’intelligentsia » (principalement lorsqu’elle se dit « de gauche »). Je me souviens avoir vaguement sympathisé mentalement avec cette idée jusqu’à ce que je tombe, un peu par hasard, sur un essai polémique de Frédérique Lordon intitulé Impasse Michéa. Lordon y cite Spinoza : « Dans la mesure où les hommes sont soumis aux passions, on ne peut pas dire qu’ils s’accordent par nature » (Éthique, IV, 32). Et, oui, les « gens ordinaires » sont capables de tout ; les exemples historiques abondent. A l’encontre d’une vision idéalisée du « peuple », Lordon rappelle que celui-ci « n’est pas moins disposé que les grands à la démesure et aux obscénités de la grandeur quand elle devient affranchie de tout. Simplement, peuple, il n’en a pas la possibilité. Cette absence de possibilité n’a rien d’une vertu intrinsèque – qu’on nommerait common decency –, elle doit tout à une certaine condition, c’est-à-dire à une certaine position dans l’espace social, et à l’ensemble des déterminations que cette position emporte. » Il ne s’agit pas tant de trancher ce débat en choisissant son camp – même si je penche du côté du spinoziste bourdieusien – que de nourrir une réflexion devenue urgente dans le désastre ambiant.

L’entretien avec Michéa est ici

Le texte de Lordon est

Bonne lecture.

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4 commentaires pour Leys, Orwell, Michéa, Lordon et la common decency

  1. Claude dit :

    Je n’ai (plus) aucune certitude mais j’adhère à ce constat: la sacro-sainte grille de lecture socio-économique marxiste est insuffisante – quand elle n’est pas inopérante – pour aborder l’inconscient, la guerre, le besoin de religieux ou le nazisme, les premiers thèmes qui me viennent à l’esprit. En revanche, la création artistique incarnée peut aider l’être humain à cerner des phénomènes. C’est déjà ça.
    A part ça, comment va notre Jane ?

  2. Où trouver à présent le texte de Lordon ? Le site de la Revue des Livres ne semble plus fonctionner.
    Merci de m’aiguiller.

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