Le roman et le film

gracq3Pourquoi les adaptations cinématographiques des romans qu’on a aimés s’avèrent presque toujours décevantes ? L’explication de Julien Gracq.

« (…) les bons romans évoquent, et le film est obligé de faire voir. Le roman ne doit jamais faire voir, il est lui-même vision. On ne peut pas dessiner ni inventer une scène de roman; et moi-même, lorsque j’écris, je ne vois pas mes personnages, ce n’est pas ainsi que cela se passe: c’est la sonorité du mot, de la phrase, qui évoque des présences, mais un peu nébuleuses. Tout se passe comme si le romancier, ou le lecteur de romans, disposait de plusieurs écrans: ils voient les choses de face, mais parallèlement, l’auteur ayant la possibilité de retourner en arrière, d’utiliser les divers temps du verbe, le présent cohabitant avec le futur et le passé, il existe aussi des écrans latéraux où ils perçoivent d’autres éléments. Tandis qu’au cinéma, le flash-back est un procédé brutal, qui consiste à plaquer un morceau de passé… » « Surtout, le fait de donner un visage photographié à un personnage de roman le réduit considérablement. Le lecteur ne voit pas le personnage, ou du moins il le voit comme il l’entend – et même contre l’auteur: celui-ci a beau le vouloir blond, celui-là peut s’il en a envie le voir brun. Je l’ai dit dans un de mes livres, et je crois que c’est vrai: l’enveloppe d’un personnage de roman est modelée pour le lecteur sur l’image qu’il se fait de son âme; comme l’écrit Spinoza: «Le corps est dans l’âme». D’après l’idée qu’il en a («C’est un séducteur», «C’est un escroc»…), le lecteur remanie le portrait que propose l’auteur. » Extrait d’un entretien principalement consacré à l’écrivain Jean-René Huguenin, qui fut l’élève de Julien Gracq (source)

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Un commentaire pour Le roman et le film

  1. vinosse dit :

    Me fait penser à un commentaire que j’ai pensé faire avant-hier sur les 4 sœurs prises dans le « temps »: il y a bien sûr le passage du temps sur leur visage, mais il y a surtout les effets de leur propre histoire qui ont modelé leur physique d’une certaine manière et que seul un fin observateur, un romancier, un poète, un peintre, le tout ensemble, est capable d’extraire du portrait.

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